| Réflexe > Archives loisirs/culture > Bande dessinée : Jean Dufaux
Dans la mesure où il prend tout autant soin de la musicalité des textes que de la cohérence et de l'intérêt des intrigues, Jean Dufaux est l'un des rares scénaristes dont le nom pourrait faire office de label ("le Dufaux, comme le poulet fermier, est garantie de qualité"). La parution quasi simultanée de deux nouvelles séries signées par le maître (Niklos Koda chez Le Lombard et L'Impératrice Rouge chez Glénat) est une excellente raison, si tant est qu'il en fallait une, pour aller à sa rencontre.
Réflexe : Jean Dufaux, vous êtes l'un des scénaristes les plus appréciés des amateurs de bande dessinée mais votre nom est assez peu connu du grand public, comment expliquez-vous ce paradoxe ?
Jean Dufaux : Une partie de mon travail est appréciée par un public large mais je n'écris pas automatiquement pour tel ou tel public. Je me réserve toujours ce luxe d'écrire parfois des histoires plus difficiles, plus intimistes, même si je sais que les miracles existent peu et qu'on rencontre à ce moment-là très peu le grand public. Mais ça ne me gêne pas, parce que je crois qu'un auteur ne doit jamais être à l'affût du public, il doit penser d'abord égoïstement à lui : si un public vient à la rencontre, tant mieux, mais il ne doit surtout pas se trahir, être démagogue et vouloir plaire à tout prix pour vendre beaucoup. Jusqu'à présent, j'ai eu la chance d'écrire des histoires que j'ai eu envie d'écrire. Qu'elles soient bonnes ou mauvaises, ce n'est pas à moi d'en juger, mais ce sont des histoires qui sont écrites sincèrement.
Réflexe : Les histoires que vous racontez et votre style d'écriture sont plus proches de ce qu'on trouve en littérature qu'en BD. A quoi cela est-il dû ?
Jean Dufaux : Je viens de deux carrières parallèles, à savoir l'écriture et le cinéma. A une certaine période de ma vie, au début des années 80, je me suis dit que le lieu de rencontre idéal entre l'image et le texte c'était la bande dessinée. Je n'ai jamais été déçu par cette approche. Je considère qu'une BD c'est un tout, comme un film, et donc que chaque partie doit être bonne : il faut une image forte, des couleurs et un éclairage forts, une bonne histoire... mais il faut aussi de bons textes. Si une BD c'est effectivement d'abord le dessin, l'image, qui est le côté sensuel de l'ouvrage, je considère que l'écriture en est partie prenante. On doit pouvoir détacher le texte de l'image. J'ai donc toujours fait très attention à l'écriture, autant qu'au découpage.
Réflexe : Les Etats-Unis servent de décor à plusieurs de vos séries (Dixie Road, Les Révoltés, Jessica Blandy, Fox...). On vous sent attiré par le passé récent de ce pays (des années 20 aux années 60). D'où vous vient cette attirance ?
Jean Dufaux : Parce que cette époque est un mythe. Les Etats-Unis sont avant tout pour moi un cinéma et une littérature que j'ai beaucoup aimés. La France est le pays que j'ai sillonné quand j'étais enfant. A Paris, je me promène la tête baissée en pensant à autre chose : je ne vois même plus la ville, car je la respire naturellement. Alors que le mythe des Etats-Unis a longtemps perduré sans que je connaisse le pays.
J'ai une attirance très forte pour le cinéma américain des années 30, 40, 50, 70 et pour le roman américain. Je lis toujours beaucoup de romans américains. Je vois moins de films parce que j'ai moins de surprises qu'avant, surtout au niveau de la mise en scène. Mais c'est le mythe qui m'a intéressé. Et puis je suis allé voir derrière le mythe, derrière la toile si le pays correspondait à ce que je rêvais, à ce que j'avais lu ou vu, et j'ai eu la bonne surprise de trouver un pays tellement profond et tellement vaste qu'il y a des résonances partout de ces films et de ces livres. Le pays vibre à l'image de son mythe. Mes livres sont un hommage au mythe qui a bercé toute mon adolescence.
Réflexe : Dans Giacomo C., vous avez mis en scène un autre mythe : Casanova. Pourquoi avoir choisi ce personnage ?
Jean Dufaux : Ce que j'écris c'est une part de vos fantasmes que je ne peux pas expliquer.
Mon oeuvre est une oeuvre globale, parcourue par quelques fils rouges. Je peux varier autour de deux ou trois idées fortes, des questions auxquelles je ne puis apporter de réponses. C'est pour ça que j'écris d'ailleurs... Je reste fixé sur certaines impressions de mon enfance qui m'ont imprégné très fort. Rome et Venise sont deux villes qui m'ont touché, qui m'ont perturbé profondément et j'ai trouvé dans le personnage de Casanova, et dans celui de Parmeno (son valet et son double), la représentation idéale de la ville. Même si le personnage de Giacomo C. est plus fort que la ville : Giacomo est un personnage qui pour moi pourrait vivre au vingtième siècle ; il court après l'argent, il court après les femmes, il court après le pouvoir...
Pour moi Giacomo C. c'est la personnification de la légèreté dans l'écriture et dans l'histoire. J'ai lu pour la première fois les mémoires de Casanova quand j'avais 20 ans, c'est un personnage qui suscitait immédiatement des images. Je sais qu'un sujet est bon quand l'image vient de suite, le nom du personnage, celui de la ville, de l'histoire et le titre de l'album. Si les noms ne viennent pas vite, par une impulsion intérieure, je sais que quelque chose cloche.
Réflexe : Vous travaillez en même temps sur un grand nombre de séries dont les ambiances et les décors sont complètement différents, comment faites-vous pour tout mener de front ?
Jean Dufaux : J'ai la chance de ne jamais avoir eu de soucis de page blanche : je m'installe, j'écris. Ensuite j'ai un côté très pantouflard dans le sens où j'écris très régulièrement. J'en ai besoin pour me sentir bien. Ce qui fait que, sur la production que le public voit, j'ai toujours un semestre d'avance. Ce qui me permet, lorsque que je commence à travailler sur un Dixie Road ou un Giacomo C. par exemple, de m'immerger pendant un mois et de faire 20 ou 25 planches consacrées uniquement à la série, puis je passe à un autre sujet. J'y suis très attaché parce que ça me permet de garder une grande fraîcheur et de ne pas faire que du Fox ou du Jessica Blandy.
Chaque nouvelle série est un bain de fraîcheur. Et en même temps c'est presque toujours la même histoire quelque part... Les costumes et les décors changent, l'air de musique change mais pas la partition. Mes personnages sont tous des marginaux, ce sont tous des gens qui ont beaucoup de mal avec la société, qui en refusent certains jeux mais en même temps veulent y entrer.
Réflexe : Lorsque que le premier tome d'Ombres a paru les titres des 7 albums qui allaient suivre étaient déjà annoncés. Cela veut dire que l'histoire est déjà écrite ?
Jean Dufaux : L'histoire générique est déjà inscrite : on part d'un vaisseau et on décline des albums à partir de celui-ci. L'histoire de ce vaisseau a été décrite en deux volumes. Maintenant il y a un objet qui en est sorti, un sablier, on racontera son histoire en deux volumes également, puis d'autres objets appartenant au vaisseau apparaîtront dans les cycles suivants.
Je n'ai pas de problème de souffle : écrire sur mille pages ne m'impressionne pas du tout. Le problème, c'est que je ne puis les écrire d'un bloc. La production d'un album veut que le lecteur aura toujours une année entre les parties de l'histoire. Cela me navre et je comprends la frustration du public. Je comprends aussi que cela morcelle l'histoire alors que sa richesse, si richesse il y a, ne peut se saisir que lorsque les huit volumes seront terminés. J'espère être suffisamment professionnel pour rendre chaque partie intéressante. Un bon symphoniste est quelqu'un qui respecte autant la partie que l'ensemble. De même, un scénariste de bande dessinée est quelqu'un qui doit toujours avoir un oeil sur la partie, un autre sur l'ensemble. Sinon ça boite.
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